Eglise Saint-Jérôme L'Adoration Perpétuelle à Toulouse

Une Grande Lumière

Père Lizier de Bardies |  28 décembre 2019

« Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et qui veillaient la nuit sur leur troupeau. Un ange du Seigneur parut auprès d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de clarté, et ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit: ” Ne craignez point, car je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple une grande joie: il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ Seigneur. » (Lc. 2, 8-11)

Cela se passa en pleine nuit. Au moment où l'obscurité était la plus épaisse. L'environnement des troupeaux, n'était qu'inquiétude et danger. Peut-être que quelques bergers, vaincus par la fatigue, étaient en train de dormir. Cependant, il y a en avait d'autres pour lesquels le zèle et sens du devoir interdisaient le sommeil.  Ils veillaient. Et probablement ils priaient aussi afin que Dieu éloigne les dangers qui rôdaient autour d'eux.   Soudain, une lumière leur est apparue et les enveloppa : « une lumière divine les a baignés de son éclat. » Le sentiment de danger s'évanouit aussitôt. Et on leur annonça la Solution à tous les problèmes et à toutes les menaces. Bien davantage que celles qui concernent quelques pauvres troupeaux et une petite poignée de bergers. Bien davantage aussi que celles qui mettent continuellement en péril tous les intérêts terrestres.   Oui, on leur annonça la solution aux problèmes et aux menaces qui affectent ce que les hommes ont de plus noble et de plus précieux : leur âme. Les problèmes et les menaces qui mettent en danger, non les biens de cette vie qui, tôt ou tard périront, sinon la vie éternelle, pour laquelle le succès comme la déroute ne prennent jamais fin.

Sans la moindre prétention de faire ce que l'on pourrait appeler une exégèse du texte sacré, je ne peux m'empêcher de noter que ces bergers, ces troupeaux et ces ténèbres nous rappellent la situation de l'humanité le jour du premier Noël.   De nombreuses sources historiques de ce temps lointain nous révèlent que beaucoup d'hommes étaient habités par la sensation que le monde était parvenu à un échec irréversible, qu'un enchevêtrement inextricable de problèmes mortels fermait la voie, qu'ils étaient face à une situation de blocage, au-delà de laquelle il n'y avait comme alternative que le chaos ou l'annihilation.   En regardant le chemin parcouru par l'humanité depuis les premiers jours jusqu'alors, les hommes pouvaient pourtant ressentir une bien compréhensible fierté. Ils étaient parvenus à un sommet de culture, de richesse et de pouvoir. Comme elles étaient loin, les grandes nations de l'An 1 de notre ère – et davantage que toutes les autres, Rome – des tribus primitives qui erraient par les plaines, livrées à la barbarie et frappées par des facteurs adverses de toutes sortes. Peu à peu, les nations avaient surgi.  Elles avaient pris une physionomie propre, engendré des cultures typiques, créé des institutions intelligentes et pratiques,  tracé des routes, commencé à naviguer et à diffuser partout tant les produits de la terre que ceux de l'industrie naissante.  Certes, il y avait des abus et du désordre. Mais, les hommes ne les percevaient pas complètement. Chaque génération souffre d'une surprenante insensibilité pour les maux de son temps…

Le principal problème que le Monde Antique subissait, ne résidait donc pas dans le fait que les hommes n'avaient pas ce qu'ils voulaient. Il consistait bien plutôt grosso modo dans le fait qu'ils disposaient de ce qu'ils voulaient, mais après avoir fait laborieusement l'acquisition de ces instruments de bonheur, ils ne savaient pas quoi en faire.  De fait, ce qu'ils avaient désiré durant tout ce temps et après tant d'efforts, leur laissait dans l'âme un vide terrible. Pire encore,  bien souvent cela les tourmentait.  En effet les pouvoirs et la richesse desquels on ne peut tirer bénéfice, servent seulement à donner du travail et à produire de l'affliction.

Ainsi, autour d'eux, tout était ténèbres. Et dans ces ténèbres, que faisaient-ils ? Ce que font toujours les hommes quand tombe la nuit.  Les uns se précipitent dans les orgies, les autres succombent au sommeil. Mais quelques-uns aussi guettent l'arrivée d'ennemis prêts à surgir de l'obscurité. Ils se préparent à leur livrer de violents combats. Ils prient le regard posé sur le ciel obscur,  l'âme confortée par la certitude que le soleil finira par briller, déroutant les ténèbres, éliminant ou faisant rentrer dans leur antre tous les ennemis que l'obscurité couvre et invite au crime.

Dans le Monde Antique, au milieu des millions de personnes écrasées par le poids de la culture et de l'opulence inutiles, il y avait des hommes élus qui percevaient toute la densité des ténèbres, toute la corruption des coutumes,  toute l'illégitimité de l'ordre, tous les dangers qui rôdaient autour de l'humanité, et surtout toute l'absurdité qui conduit les nations fondées sur l'idolâtrie.

Ces âmes choisies n'étaient pas nécessairement des personnes d'une instruction ou d'une intelligence privilégiées. En effet, la lucidité pour percevoir les grands horizons, les grandes crises et les grandes solutions, vient moins de la pénétration de l'intelligence que de la rectitude de l'âme. Ils se rendaient compte de la situation, les hommes droits pour qui la vérité est la vérité et l'erreur, l'erreur. Les âmes qui ne se compromettaient pas avec les injustices du temps, ne se laissaient pas effrayer par les rires ou l'immolation lente par lesquelles le monde s'approche de ceux qui ne se conforment pas à lui.  C'étaient les âmes de cette inestimable valeur, rares et quelque peu dispersées de tout côté, entre maîtres et serviteurs, anciens et enfants, sages et analphabètes, qui veillaient dans la nuit, priaient, luttaient et espéraient le Salut.

Celui-ci commençait à arriver pour les bergers fidèles. Mais,  d'après ce que nous dit l'Evangile, il dépassa les confins étroits d'Israël et se présenta comme une grande lumière pour tous ceux qui dans le monde refusaient comme solution la fuite dans l'orgie ou le sommeil stupide et moelleux. Quand les vierges, les enfants et les anciens, les centurions, les sénateurs et philosophes, les esclaves, les veuves et les potentats commencèrent à se convertir, tomba sur eux le cycle des persécutions. Aucune violence ne les fit pourtant plier. Et tandis que, sereins et fiers, ils voyaient depuis le sable de l'arène, les Césars, les foules en colère et les fauves, les anges du ciel chantaient : « Gloire à Dieu sur les hauteurs, et paix sur terre aux hommes de bonne volonté ! » Ce cantique angélique, aucune oreille ne l'entendait. Mais il touchait les âmes. Le sang de ces héros sereins et inébranlables se transformait ainsi, en semence de nouveaux chrétiens. Le vieux monde adorateur de la chair, de l'or et des idoles mourait. Un monde nouveau naissait fondé sur la Foi, sur la pureté, sur la probité, sur l'espérance du Ciel. Notre Seigneur Jésus Christ résoudra tout.

Y aura-t-il encore aujourd'hui d'authentiques hommes de bonne volonté qui veillent dans les ténèbres, qui luttent dans l'anonymat, qui regardent le Ciel, attendant avec une inébranlable certitude la lumière qui reviendra ?

Oui, de la même façon qu'au temps des bergers, on rencontre de vrais catholiques partout. Dans les rues, sur les places, dans les avions, dans les gratte-ciels, dans les souterrains et même dans les lieux luxueux, où, aux côtés de quelques restes de tradition, prospère et domine la bourgeoisie de gauche.  Nous les voyons accueillir avec un franc sourire les prédicateurs d'un idéal qui ne meurt pas, parce que fondé en Notre-Seigneur Jésus-Christ. On les voit espérer quelque intervention de Dieu dans l'histoire, laquelle éprouverait éventuellement les hommes afin de les purifier, mais surtout mettrait fin à un cycle de ténèbres pour ouvrir une nouvelle ère de lumière.

A ces authentiques hommes de bonne volonté, à ces véritables successeurs des bergers de Bethléem, je leur propose de recevoir comme adressées à eux les paroles de l'ange : « Ne craignez point, car je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple une grande joie. »

C'est cela la grande lumière, le magnifique cadeau de Noël, que je désire à tous les lecteurs, et spécialement aux véritables hommes de bonne volonté.

Plinio Corrêa de Oliveira